Marivaux et le jeu

Réponses de Philippe Sire au questionnaire de Catherine Ailloud Nicolas*, dans le cadre de la préparation d'un article consacré la manière dont metteurs en scènes et/ou pédagogues abordent le jeu marivaldien avec les comédiens.

Utilisez-vous le terme « marivaudage » ? Quelle définition lui donnez-vous ?

Il m'arrive assez rarement d'utiliser ce terme, certainement pas en travaillant des scènes de Marivaux, ou alors j'en fais un contre-exemple : « évitons le piège du marivaudage, ne tombons surtout pas dans le marivaudage, etc.. »

J'emploi ce terme lorsque je veux pointer dans un texte, dans une scène, dans une situation, à l'intérieur d'enjeux, une certaine complexité et une grande subtilité dans la manière dont les éléments s'agencent pour composer la scène. Cela à toujours à voir avec la sensualité, le désir, la séduction, le plaisir. Je ne le relie qu'exceptionnellement à la psychologie des personnages puisque c'est une notion quasi absente de ma manière d'aborder un rôle au sein d'une œuvre.

Je peux trouver des éléments se rapportant au marivaudage aussi bien en travaillant des scènes d'amour de Molière (Don Juan, le misanthrope, le bourgeois, Tartuffe,...) que de Tchekhov (Platonov, Ivanov, …) et de bien d'autres auteurs sans rapport apparent avec Marivaux ni avec son époque.

Est-ce une notion utile pour les acteurs, selon vous ? Pourquoi

C'est une notion qui relève davantage de la dramaturgie voire de l'analyse littéraire d'un texte. Elle peut être utile pour relever et comprendre des enjeux, pour analyser une situation, mais ce n'est pas à proprement parler un « outil » de l'acteur. À mon sens on ne peut pas jouer le marivaudage. On peut s'en nourrir pour approfondir son jeu, c'est déjà beaucoup.

Le risque si l'on en faisait le centre de la recherche avec les acteurs serait de tomber dans le psychologisme (que je distingue du jeu psychologique), dans le sentimentalisme, dans le bavardage, dans la cérébralité , aux dépens du corps, et de la parole en action.

Y a-t-il selon vous un lien entre le marivaudage et le jeu psychologique ?

Si des liens existent c'est au niveau de la recherche pour l'acteur de tout ce qui a à voir avec le désir, les pulsions érotiques, la peur de l'autre, l'envie de le posséder, le dévoilement, ou le déguisement. Mais pour l'acteur plutôt que des états psychologiques cela correspond davantage à des mouvements et à des actions du corps à partir desquels il va pouvoir travailler. Un grand malentendu faisant du théâtre de Marivaux un théâtre psychologique et sentimental persiste néanmoins. Il trouve sa source dans l'approche littéraire des œuvres faite au collège et au lycée (et sans doute au delà mais je n'ai pas fréquenté l'université).

Quelle définition donnez-vous au jeu psychologique ?

Le jeu psychologique est, pour un acteur, un outil parmi beaucoup d'autres, permettant d' aborder et d’interpréter un rôle. Ce mode de jeu ne repose pas sur une analyse dramaturgique poussée de l'œuvre mais recentre le travail autour de l'histoire racontée, des personnages, de leurs objectifs et de leurs interactions avec les autres personnages et de leurs réactions face à des situations de crises. Il fait référence à des notions relativement subjectives comme la justesse, l'émotion, la vérité, la crédibilité, l'affectif, l'intériorité, etc. Il renvoie pour moi à l'école Stanislavskienne telle qu'elle a surtout été figée par les canons de l'actor studio dans la foulée de Michael Chekhov. Ce type de jeu est particulièrement adapté aux répertoires du théâtre européen de la fin du 19éme siècle et début du 20ème (Strindberg pour une part de son œuvre, Tchekhov, Ibsen, etc.). Par extension, il peut convenir à toutes les écritures qui travaillent sur un théâtre réaliste avec des situations psychologiques et émotionnelles qui influent sur des personnage. Il fait référence en matière de jeu cinématographique pour toute la production réaliste autant dire 95% de la production. La mise en scène théâtrale et l'art de l'acteur au 20ème puis en ce début de 21ème siècle ont exploré d'autres types de jeu, porteurs d'autant de possibilités d'aborder ces répertoires. Au temps de Marivaux on imagine bien que ce mode de jeu n'était pas du tout mis en œuvre.

Le jeu psychologique est donc une partie et non un tout de l'art de l'acteur contrairement à ce que certains clichés répandus un peu partout laissent parfois entendre...

Quelles difficultés particulières le théâtre de Marivaux présente-t-il pour les acteurs ? Pour les jeunes en formation ? Comment avez-vous réussi à contourner ces difficultés ?

Quelques difficultés :

  • Complexité de la langue, la comprendre, vocabulaire ayant souvent changé de signification aujourd'hui , phrasés complexes pouvant parfois s'apparenter à de la préciosité
  • Risque de tomber dans le bavardage, la conversation précieuse (le «marivaudage»)
  • L’extrême sophistication des situations et des enjeux
  • Les doubles contraintes(je joue que j'aime et que je cache que j'aime)
  • Les basculements de situations (tout se gagne ou tout se perd sur une réplique)
  • La dimension libertine érotique et sensuelle
  • Ne pas perdre de vue qu'il s'agit de comédies donc d'un registre ludique
  • L'arrière plan politique, l'argent, les classes sociales toujours en contrepoint des intrigues amoureuses ou l'inverse,etc.
  • L'aspect cosmogonique de certaines œuvres avec parfois une dimension shakespearienne bien éloignée du « marivaudage »
  • La représentation des classes sociales sans tomber dans les clichés (paysans, arlequins, suivantes, comtesse, chevalier, …) etc.

Quelques pistes pour avancer :

  • Travail à la table indispensable pour bien expliciter, et désenchevêtrer la complexité des situations. Bien repérer les arrières plans liés au pouvoir, à l'argent, au politique.
  • Créer la juste distance entre la naïveté et la perfidie, la révérence et l'irrespect, le calculé et le subi, le sincère et le fein,
  • La dimension ludique, trouver le premier degré des situations les plus complexes, l'endroit où le corps est en jeu, les actions primaires (soif, désir, peur, envie de mourir chagrin, envie de tuer, etc.)
  • Trouver la joie , la plénitude, le plaisir du jeu avec l'autre, la jouissance même dans les pleurs
  • Travailler sur le goût des mots, des sonorités, sans pour autant tomber dans du lyrisme. Ne pas ampouler le texte par une diction trop sophistiquée. Ne pas le banaliser néanmoins ni le trivialiser. Prendre les textes des Arlequins ou des paysans comme des partitions à respecter scrupuleusement.Etc.

Que vous évoque à titre personnel « marivaudage et jeu de l’acteur » ?

Dois je entendre dans la question que le marivaudage peut s’apparenter pour les personnages de Marivaux à un jeu de même type que celui d'un acteur?Autrement dit Arlequin, Lisette, Lélio, la Comtesse se comportent ils dans les pièces de Marivaux comme des acteurs sur la scène? S'affranchissent ils de la vérité et s'arrangent-t-ils avec le réel de la même manière qu'un comédien de théâtre ?

La démarche de l'acteur est quelques chose de profond , d'intime, de personnel et de mystérieux qui n'a rien à voir avec le jeu des apparences sociales, pas plus qu'avec la dualité mensonge et vérité, ou qu'avec le travestissement de la vérité pour arriver à ses fins. L'acteur ne connait que la vérité , il croit en ce qu'il joue, il le défend. Bien sûr il change son apparence, il met en avant d'une manière autre que dans la vie son corps et sa voix, il utilise des langages autres que le sien, il raconte des histoires, il prétend être ce qu'il n'est pas.

Il donne une représentation à travers laquelle il laisse entrevoir sa sensibilité propre, son rapport au monde, son égo. Mais tout ceci s'inscrit dans un processus très ritualisé et cadré, avec des partenaires et un metteur en scène qui se mettent au service d'un poème produit par un auteur (ou toute autre forme qui s'y substitue).

Pour les personnages de Marivaux le recours au jeu relève davantage de l'expérience scientifique utile à la révélation d'une certaine vérité nécessaire à leur accomplissement personnel et à la résolution de leurs propres drames et conflits. Ils empruntent au théâtre les déguisements de l'apparence et du langage mais ceci dans le cadre d'une improvisation bien plus que d'une représentation. La répétition de la troupe de Merlin dans les acteurs de bonne foi n'échappe pas à ce caractère expérimental même si la mise en abîme avec le monde du théâtre atteint ici son point culminant dans l'œuvre de Marivaux.

Entretien effectué le 19 août 2012

  • (*) Catherine Ailloud-Nicolas, dramaturge et universitaire

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